La vie est ailleurs

Selon Theda Skocpol, une révolution est “la combinaison d’une transformation culturelle profonde et d’un bouleversement de classe massif (Skocpol, 1979).

La Révolution. On n’y est pas encore mais il s’est passé quelque chose, un changement dans les mentalités, l’idée qu’un autre rapport de force est possible. Pas de gros bouleversement, pas encore, mais l’idée d’une possibilité c’est déjà énorme.

Il aura fallu que la pourriture se pointe aux portes de chacun, que l’odeur engouffre les cerveaux pour que le peuple se lève.

La mobilisation sociale pour occuper l’espace publique, les institutions, changer le système, c’est souvent et avant tout un jeu de hasard. Dans son étude de la révolution iranienne, Charles Kurzman souligne qu’au moment où ils choisissent de descendre dans la rue, les manifestants ne savent pas à l’avance s’ils seront nombreux ou seuls. La décision se fait dans un contexte d’incertitude, de rumeurs, de chuchotements. Oser s’exprimer, oser exister, c’est le premier obstacle à franchir dans un régime ou la structure isole et sépare les gens.

Bref, mademoiselle a des lettres. C’est que l’ai théorisé ad-nauseam ce matin du grand soir ! J’ai lu les livres, j’ai rédigé mes dissertations et, dans ce qui semble déjà être une autre vie, j’ai passé des heures, des nuits et des weekends a imaginer mon pays en mieux, a réfléchir a la méthode, a discuter comment et par qui!
Mais mes nuits d’étudiantes sont loin, moi aussi je suis loin du Liban, je suis ailleurs, dans un pays ou je ne suis pas non plus vraiment présente, et il y a de quoi se sentir bête. Je ne me sens exister nulle part.

Alors je tweete, je vis au fil des photos que mes amis partagent sur Facebook. Chacun apporte avec lui son dégout de la pourriture, dégout de la corruption, du racisme, de la bêtise, de la peur. Eux, ils sont sur place et debout sur la place qui leur appartient, ils sont beaux. Leurs slogans me font rire et je les partage avec d’autres qui eux aussi vivent leur Liban a distance imposée. J’attrape des bribes et je partage comme je peux et c’est tout.

Ca aussi c’est dans mes dissertations du temps ou je passais trop de temps dans des cafés! J’ai disséqué Charles Levinson qui voyait un mégaphone virtuel pour l’opposition dans la blogosphère égyptienne, j’ai bu d’innombrables études sur les samizdats et je pensais que ca me servirait, de savoir parler de media et de Révolution.

J’étais à Londres en 2011 et sur l’écran de mon laptop je voyais les arabes se réveiller. C’était l’Egypte, la Libye et la Tunisie ; même pour la Syrie nous avions eu de l’espoir.
J’étais à Londres et mes amis anglais, polonais et irakiens me demandaient « et le Liban ? ». Et le Liban quoi ? Et le Liban rien!
Je me rappelais une révolution manquée un lendemain de Saint Valentin et j’avais mal.

Trop de pourriture, de celle qui se cache derrière des déclarations idiotes, de la pourriture qui fait peur aux gens en brandissant le salut des chefs de guerre, de la pourriture à nettoyer de toute urgence. Ca pue tellement, on ne fais plus semblant d’être mieux que ce que l’on est et ça fait du bien. Il paraît que même la nature se révolte, qu’il y a une tempête de sable pour bien remuer les ordures, pour que personne n’ose oublier la merde qui s’engouffre dans nos narines. Et c’est horrible. Et ça fait du bien. Et il n’y a pas d’autre solution parce que le pire arrive de toute façon et il faut se réveiller. Jamais je n’ai autant eu hâte de rentrer chez moi.

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